Chronique d’en haut ou l’histoire d’un mauvais quart d’heure dans les Grandes Jorasses…

CHRONIQUE D’EN HAUT ou CHRONIQUE D’EN BAS ??
UN MAUVAIS QUART D’HEURE DANS LES GRANDES JORASSES…

Voilà la question que je me pose ce matin ou tout me semble à la baisse dans cette chambre d’hôpital de Chamonix. Ne pas rester en bas, rebondir à nouveau, commencer, recommencer.
J’opte pour la chronique d’en haut…

Agnès est sur le point de frapper chambre n° 1 pour retrouver son solitaire au pied gelé.
Avec sa tendance »tournée vers le haut », Agnès est un exemple pour moi; elle saura tout de cette aventure au long « très court »…
Sur la route des Alpes je fais halte chez Daniel et Eveline, un client passionné. De sa main fraternelle je recevrai son courage… et il en a. Il me donnera aussi la communion: tartiflette gamin !! Le voyage peut commencer.

Grand déballage au Vieux Grassonnet, « The gîte d’étape » à Argentière. Pour mon premier séjour au gîte en hiver, je comprends la passion de Didier par le bois stocké partout où il y a de la place. Dés 6h du mat, il nourrit la chaudière qui chauffera cette vieille bâtisse en bois. Dehors la neige épaisse entoure ce cœur qui bat. Du matos il y en a ! Je ne réponds pas à cette image du Pyrénéiste que l’on dit économe de moyens. Et pourtant je dois dégager de cette masse un sac pour réaliser l’éperon CROZ aux grandes Jorasses. Cette ligne parallèle à l’éperon Walker, annonce 1100 mts, du mixte (M5+), du rocher (5+), de la glace et des pentes de neige.

Des infos récentes me confirment la beauté de la course. Les jeunes de l’équipe CAF encadrée par Stéphane Besnoit, ont fait 2 bivouacs dans la face, un 3ème au Refuge de Boccalatte. Dans ma tête c’est OK, j’accepte cette voie. Je programme mon départ au lundi 25 janvier.

Ce samedi matin, Clément et Estelle sont au Rendez vous à l’aiguille du midi pour faire une reconnaissance des conditions de la montagne. Le projet est de descendre la vallée blanche et de franchir « éventuellement » la brèche Puiseux pour passer aux pieds des Jorasses. Très vite nous brassons de la neige et reprenons la descente de la vallée pour se rendre au refuge de Leschaud. La vue est aussi bonne pour s’apercevoir que la montagne est sèche. Alors « affaire conclue » et on CROZ les doigts. Nous finissons la descente jusqu’à Chamonix dans les lueurs du soir sur la Verte, le Dru, le Moine, les grands Charmoz.

Dimanche, c’est grasse mat au gîte, car je sais ce qui m’attend…Le sac ! Il me faut du matos pour faire du mixte, bivouaquer 3-4 nuits, passer du temps dans le froid, faire parfois du solo auto-assuré, manger, boire chaud, faire de belles images…A 18h, c’est presque fini, je suis déjà dans l’ambiance. Je consacre la soirée à comparer plusieurs topos de la course. Quelle chance de choisir son itinéraire, j’ai conscience que l’alpinisme possède ses lettres de noblesse, ses règles, ses codes. Pour moi aucun doute: c’est un art…

Dernière météo de ce lundi matin; grand beau, jusqu’à samedi inclus. La Sibérie nous amène du grand froid mercredi, je surveille cet anti-cyclone depuis vendredi, c’est excellent.

En de superbes godilles (en fait je suis chargé comme un âne, et j’ai des cuisses de moineau), je descends la vallée blanche à skis et poursuis en raquettes jusqu’au refuge. Je planque les skis sous un bloc sans oublier de faire une petite photo des lieux, car du moineau… j’ai aussi la cervelle !

Je remonte l’escalier de fer jusqu’au refuge, après 20 min je pousse la porte d’entrée côté sud, l’autre étant condamnée par la neige. Hello, des anglais font déjà bouillir la marmite. S’ils avaient la bonne idée de faire une voie aux Jorasses, je leur laisserai volontiers la trace. C’est ça être « gentlemen ». Après un bol de lait chaud au refuge du même nom (!), je m’endors et me réveille aussitôt… (C’est pour abréger), en fait il est 5h, le mardi matin, et le solo commence à l’instant ou je quitte la trace après 45 min. Je brasse et tout et tout, sueurs chaudes, puis sueurs froides (les crevasses ne sont pas loin) mais quand même une pu… d’ambiance dans le secteur.

Je suis au pied des premières longueurs, je m’équipe et tire la corde délovée entre mes jambes pour attaquer par des pentes de glace raide. Puis goulottes, mixte et rocher se succèdent. C’est beau, on se croirait dans les Pyrénées ! Restons sérieux et utilisons la corde pour « assurer » cette partie de rocher aux prises « nombreuses mais peu commodes ». L’heure du bivouac a sonné, et cette grosse meringue de neige va tâter de ma pelle ultra-légere de marque très ORTODOX…! Ceci dit la pelle est indispensable dans ce genre d’entreprise. Je plante 2 pitons afin de dormir tranquille. Un lexomil c’est plus léger, mais c’est trop mou pour le granite.

Je me trouve sous la brèche de la 2ème tour. HO surprise ! Le réchaud est à mi-temps. Je me contenterai d’une pauvre flamme pendant tout le trip; Mais la flamme intérieure est bien présente encore. (C’est beau ce que tu dis là David…)

J’attaque le second jour par 120 mts de très bons rochers, raides et fissurés. Les 60 derniers mts en 4+ ?! ne sont pas donnés…surtout avec les crampons. Comme on dit dans le milieu; aujourd’hui ça colle ! Je parlais des doigts sur la ferraille. Relais ! Mon sac est sourd comme un pot, je fixe la corde et descend le chercher. Ah, du mixte. Une très belle section de plaquage de glace fine me permet de traverser à droite pour rejoindre le névé médian.8 De la neige type »Styrodur » m’offre une belle escalade pour découvrir les premières « crottes et autres sachets de thé » du bivouac de mes prédécesseurs. Je choisis et améliore une des cinq banquettes taillées dans la pente. Broche et piton me permettent de sécuriser le sac et le bonhomme. Le bras de fer avec le réchaud peut commencer. A mon tour je souhaite laisser ma trace dans la pente…Hé-ho ça fait 2 jours que j’ai pas…

Jeudi, le jour du changement… Le temps est beau ce matin, mais ça caille pas pour rigoler.

Les plaquages de neige et de glace se tendent à un point, qu’ils se fendent avant même que je ne grimpe dessus. Des « Clacs » résonnent en des vibrations rectilignes et sourdes. Bon, on va faire avec. C’est la section dure de l’ascension, du mixte interrompue sur plusieurs longueurs, ensuite du terrain moins complexe conduit au névé supérieur. Là se trouve un rocher proposant une avancée permettant de s’abriter (dixit le topo). Cette note est programmée dans mon cerveau, prête à clignoter comme un voyant d’urgence.
Etant matinal, j’espère rejoindre le sommet du névé et bivouaquer ce soir dans une brèche caractéristique à 100 mts sous le sommet. J’envisage de grimper de nuit avec 2 frontales.

Seulement vers 14h, je pousse un cri de stupéfaction: « Nonnn » !?. A la surprise générale, sauf que je suis seul, il neige…Je cherche les nuages responsables mais ne découvre que des vapeurs épaisses au-dessus de ma tête en direction du sommet. Très vite chaque flocon de cette neige volatile et glaciale colle parfaitement au relief. En 5 min je perds les précieuses traces de la glace, du mixte, ou du rocher qui m’entoure. Le voyant rouge s’allume: « la grotte ». Surtout rejoindre ce bloc pour ne pas rester coincé dans le raide, je n’ai pas le choix, c’est vital maintenant. Et les minutes défilent plus vite que les mètres d’escalade. Le rocher renvoi mes piolets me gratifiant d’une étincelle à chaque coup. Ok. il faut sortir le grand jeu.

J’ai 6 pitons, un jeu complet de friends, du plus petit des Aliens aux 3 camalots, des micro-cablés, 3 broches. Je ne suis pas inquiet sur mes chances de passer, mais avec la lenteur de ma progression dans ces conditions de neige, je risque de trouver la soupe froide ce soir. Le piolet gauche sur une pastille de glace, le droit verrouillé dans une fissure lointaine, le crampon gauche sur un grattons, le droit dans l’œil du piton…Si ma mère me voyait !

Il neige copieux maintenant, je dois mémoriser le relief au-dessus pour imaginer l’emplacement de ce trou sous une masse rocheuse. Je viens de passer le difficile, mais pas le dangereux. Il reste 3 ou 4 longueurs moins raides mais improtégeables car illisibles. Normalement, c’est du terrain rapide en solo. C’est la surprise à chaque pas, et il fait nuit, il neige. Le faisceau de ma frontale se limite à une dizaine de mètres, et je cherche toujours au sol les indices de la glace, du rocher caché par la neige fraîche. Je ressens la présence de mon sac laissé au relais. Dans ma tête c’est un compagnon de cordée. Je trouve enfin le passage ou mon maigre horizon me laisse entrevoir la masse rocheuse tant espérée. Ce n’est plus qu’une question de temps à présent. Relais, descente, remontée, bout de corde, la grotte… Je préfère celle de Lourdes et son cortège de pèlerins !

Je parle à mon sac, lui annonce la bonne nouvelle, il s’en fout, il est épuisé le con, il reste muet comme une carpe.

Je m’installe confort (!), car a priori je vais rester ici un brave moment. C’est un peu la maison des courants d’air ce trou de souris. Je creuse une banquette, je tombe les godasses, et prépare péniblement une boisson chaude. Je suis totalement protégé des dangers objectifs. A part si ce bloc de plusieurs tonnes décide de me tomber sur la tête. Au chaud dans le duvet et le sursac, les pieds dans les chaussons de plumes, je ne suis plus l’acteur de mon destin, c’est la tempête autour de moi. Je me prépare à patienter et à gérer au mieux ce qu’il me reste à manger.

Dans ce beau projet de Trilogie des Jorasses, du Cervin, de l’Eiger, il y a une large place à l’acceptation des conditions hivernales de la montagne. Je m’étais bien préparé à l’idée de rester bloqué en pleine face.

Le jour du départ, nous convenons avec Agnès de ne pas s’inquiéter avant samedi. Je ne prends ni radio, ni téléphone. Les secours profiteront d’une éclaircie afin de me récupérer le dimanche à 13h30. J’ai occupé mon temps à ranger le matos en prévision du secours, faire un peu d’eau tiède, déneiger le trou dans lequel je disparaissais tous les matins…

Mes inquiétudes se portent sur mon pied gauche; hier jeudi, je pense qu’il a gelé. Je découvre une de ces visions annoncées irréversibles par le corps médical. Mes orteils sont gonflés, mon pied se défend comme il peut avec l’aide de chaufferettes. Je ne souffre pas et tente une sortie pour observer le haut du névé supérieur. Il est impensable de s’échapper par le haut pour le moment. C’est un toboggan d’avalanches qui m’attend. Vers le bas c’est 800 mts de descente.

Il est urgent d’attendre. Après 2 jours bloqués dans ce trou, je commence vraiment à tourner en rond, la rumeur d’un hélicoptère parvient jusqu’à moi. Quand le bruit se confirme, je reste prêt à bondir de ma couche. Sous mes yeux la neige tombe avec un vent violent. Fausse alerte, je peux continuer à sucer des glaçons et à lire dans toutes les langues la fabrication du lait Nestlé ou le mode d’emploi des chaufferettes. Le topo, je le connais par cœur. Finalement je dois pouvoir rester quelques jours dans ce trou. Je ne me dépense pas trop, dans le duvet et le sursac il fait assez bon. Dans mon sommeil, le froid tente bien de geler davantage mon pied gauche, mais je monte la garde et le réchauffe régulièrement. Je risque juste de finir « gaga » dans cette camisole…

En ce dimanche matin, ce n’est pas le son des cloches qui monte à mes oreilles mais à nouveau le bruit du « ventilateur ».

Pas de gestes inutiles, il neige encore en altitude et l’hélico fait demi-tour pour la 2ème fois. Le silence fait plus de bruit dans ma tête que dehors, je m’endors… Je me résigne à accepter cette épreuve des nerfs, quand la magie du brouillard s’envole pour laisser la place au ciel bleu. Les secours tardent un peu à revenir, mais cela fait partie du scénario de tout bon film à suspense. Enfin gare au metteur en scène si je le croise !! Je reste assis les jambes dans le vide pour être bien visible. Par des signes négatifs je signale le danger de la pente avalancheuse en dessous de moi. J’accueille Jean-Marc avec une grande sangle provenant de mon relais. Mon sac entre les jambes, accroché au câble, je change de monde en quelques secondes. Jean-Marc est treuillé à son tour. Sous le refuge de Leschaud nous récupérons le médecin. Je m’aperçois qu’il n’y a pas de neige fraîche, le mauvais temps s’est concentré sur le haut des Jorasses.

Dans la bulle de l’alouette c’est la vie, c’est des bruits, des hommes, un devoir accompli. Je ne me sens pas jugé, peut-être même sont-ils déçus que le projet s’achève si vite. Quand je quitte ma chaussette à l’hôpital de Chamonix je ressens la douleur silencieuse de l’équipe des secouristes qui savent ce qui m’attend désormais.

Je remercie le respect et la discrétion qu’ils ont à l’égard des victimes qu’ils secourent.

Depuis quelques jours, mon pied est en de « bonnes mains » dans ce service ou le traitement de la gelure est une spécialité presque culturelle dans le massif du Mont-blanc. Le maître mot maintenant c’est Vasodilatation, pour tenter de récupérer le maximum de phalanges. Je ferai malgré tout don de mon « cor au pied » dans quelques jours, c’est assez cher payé la gelure…

Au fait, ne chercher pas des skis sous un bloc de la mer de glace, Agnès les a trouvés avant le Gong avec l’aide de Cyril.

Voilà, les anti-cyclones se suivent et ne se ressemblent pas, mais c’est une Chronique d’en haut.

Alors disons que tout peut recommencer et pour chacun d’entre nous.
Merci de votre lecture.

CROZ toujours… tu m’intéresses.

David MARRET