A la manière de… (Rémi Thivel / Rainier Munsch – Bunny -)

A la manière de…
Texte de Rémi Thivel, Aout 2006, en hommage à Rainier Munsch, Bunny, guide de Haute Montagne parti le 30 juillet 2006, dans la falaise du Pène-Medaa, en vallée d’Ossau.

Des copains m’avaient emmené à Arudy, je découvrais l’escalade et ils parlaient d’une équipe de fondus qui avaient gravi la grande cascade de Gavarnie quelques années auparavant. Ils disaient que c’était chaud. Tout cela me paraissait bien abstrait. Surtout, je ne voyais pas trop comment une cascade de glace pouvait être chaude. C’était en tout cas la première fois que j’entendais parler de toi, nous étions en 1985.

Un an plus tard, tu te trouvais sur la terrasse de Pombie pendant qu’un ami et moi préparions fébrilement le matériel pour se lancer dans le pilier de l’Embarradère. Après moult hésitations, j’osais t’aborder en te demandant maladroitement si 20 dégaines suffiraient… Tu avais d’abord pris un air déconcerté, puis tu t’étais lancé dans une description de la voie mouvement par mouvement, piton après piton. Il s’agissait de premières longueurs en « V+ d’avant la bombe » , puis d’un toit à fissures doubles au pied duquel chacun se demandait « à quelle sauce il allait être bouffé » . Généralement, tout le monde sortait « la casquette en travers » de la rampe oblique à gauche qui suivait. Quant au mur blanc du haut, il fallait atteindre sans trembler « un piton qui te regardait avec des yeux de merlan frit ». Sans cela, on risquait de se retrouver « imprimé en bas relief » ou « avec les épaules à la place des talons » sur la vire en contrebas . Quant à l’approche, c’était « l’anthologie du pierrier ». Le lendemain, nous avons butté comme prévu en haut des V+ d’avant la bombe sans se demander plus longtemps à quelle sauce on allait se faire manger.

En 1988, tu nous imaginais un parcours sauvage sur le versant espagnol des Pyrénées à l’occasion d’un stage d’initiateur ski de rando. Encore un endroit où l’on ne serait pas « emmerdés par les cons ». Les étapes ne manquaient pas de d’allure, car « un client, s’il te paye, c’est pour le ramener essoré à la maison ». Nous faisions certes des descentes « à se taper le cul par terre » mais je me souviens surtout des montées en se tirant une bourre pas possible, car il était hors de question qu’un petit jeune vienne « te manger la soupe sur la tête ».

Trois ans plus tard, nous nous retrouvions dans les dévers d’artif de Villanova. Tu encadrais notre groupe de jeunes aux dents acérées. Tu es devenu à ce moment-là mon père en alpinisme. La journée, on n’était pas là pour « peindre la girafe » mais pour taper des clous. Il y en avait certains sur lesquels tu pouvais « emmener tes gamines en vacances » mais des passages étaient si techniques, que « faire décoller un sous-marin nucléaire n’eut pas été plus compliqué ». Si le dévers se prononçait, « il n’y avait plus pied ». Lorsque l’un d’entre nous fit un joyeux relais sur un seul point, les remontrances furent sans concessions car « en alpinisme mon gars, on ne met jamais tous ses œufs dans le même panier ».

Le soir, c’était pas Jeux Interdits au coin du feu mais ZZ Top ou ACDC sur un vieil autoradio nasillard. Un bocadillo de chorizo, un coca, un café et au lit, la tête contre la roue de la bagnole de préférence, avec un topo comme livre de chevet. Tu nous racontais des histoires de parois, tes premières aventures avec ton copain Julien. Vous étiez « peints en vert » dans les dalles des Terradets, mais vous rentriez toujours « en klaxonnant, le coude à la portière et en insultant les paysans… » . Pour parler d’une voie d’Armando, tu disais que lorsqu’enfin on tombait sur un buril, « ça faisait le même effet que de trouver un billet de 500 balles ». Pour qualifier celles de Christian, il était généralement question de « sortir la longue-vue pour trouver le point suivant ». Ces voies étaient toujours « quatre étoiles » alors que les itinéraires entièrement équipés étaient parfois un peu … « sans odeur ni saveur ».

Les récits de tes prouesses en falaises, que tu qualifiais parfois de « rebords de fossé » ressemblaient à des épopées. Paï Bato Fou était devenue la voie la plus chère du monde car elle t’avait coûté un nombre de pleins incalculable avant de la réussir. Lorsque tu sortais d’un toit ou de colonnettes, « ces bordels où il faut tortiller du cul en tournant 15 fois autour du boulon », tu disais « ne plus pouvoir parler qu’en onomatopée » et qu’au retour il allait falloir « être deux pour tenir le volant ».

Pour nous « qui avions encore du lait qui coulait lorsque l’on nous pinçait le nez », Montrebey, Ordesa, Montsech et les nombreuses sierras d’Espagne sont rapidement devenues nos destinations favorites. L’escalade serait désormais bien plus qu’un chiffre froidement posé sur une page de papier glacé. En peu de temps, tu nous as transmis la rigueur de celui qui va devant, en parallèle de ton amateurisme dévorant qui allait devenir le fil conducteur de nos vies. Tu nous a appris à toujours pencher la tête au-delà de la montagne que l’on vient de gravir, pour regarder si par hasard il n’y en a pas une autre aussi belle un peu plus loin.

Ces dernières années, tu plaisantais régulièrement avec la maison de retraite où nous finirions tous par « sucrer les fraises tous ensemble en disant du mal des autres ».

Ta maxime pour parler d’engagement en montagne, c’était simplement de rappeler que « quand on tombe, c’est toujours vers le bas, et que tout le reste, c’est de la littérature ».

Rémi

Au-delà de l’hommage et du souvenir, à lire également quelques autres textes…

et bien d’autre en liens sur la page de Passe Murailles du site de Rémi Thivel.